La première partie de ce roman de René Reouven (1925 – 2020) donne voix à un mystérieux narrateur qui s’adresse à son non moins mystérieux père qu’il hait. Abandonné à la naissance, il a nourri sa haine de ressentiment puis a conçu une vengeance à grande échelle, grâce à son amitié avec le célèbre Isidore Ducasse, comte de Lautréamont. Désormais à la tête d’une puissante société secrète, il est à même d’exercer sa vengeance. Le mystérieux narrateur tait le nom de son écrivain de père, mais à la fin de cette première partie, le lecteur en sait assez pour deviner son identité.
La deuxième partie donne la parole à l’inspecteur Jaume à travers ses carnets. Le fameux limier de la Sûreté écrit au jour le jour sur les affaires dont il s’occupe et sur l’ambiance qui règne dans la caserne de la Cité. Jaume s’entend très bien avec le chef Kuehn, mais beaucoup moins avec Taylor, son successeur qui ne fait qu’un bref passage à la tête de la Sûreté avant de céder sa place au célèbre Goron.
René Reouven tisse une intrigue complexe que lient entre elles les grandes affaires dont Jaume eut à s’occuper : l’affaire Campi (le narrateur de la première partie a été confié, enfant, aux Ducros de Sixt…), celle des demi-mondaines assassinées, l’assassinat du préfet Barrême, le triple meurtre de Pranzini et le trafic de légions d’honneur. Et même le scandale des porte-cartes en peau d’homme. On sait enfin pourquoi son collègue Rossignol s’est laissé entraîner dans cette Sale Affaire…
René Reouven prend quelques permissions avec la biographie de l’inspecteur Jaume, faisant par exemple de lui un enfant trouvé. Et je ne sais ce qu’il en est de la réalité mais ce Jaume-là est un grand lecteur doté d’une excellente culture littéraire. D’ailleurs, les références à la littérature sont nombreuses dans le roman. Maldoror bien sûr mais aussi les grands romanciers populaires comme Jules Verne et Paul Féval (l’organisation criminelle du mystérieux narrateur se nomme Les Habits noirs).
Le romancier imagine bien sûr les relations de Jaume avec ses collègues et supérieurs. Tout sonne cependant juste car il utilise certains épisodes et détails connus. Comme par exemple le goût des limiers de la Sûreté pour le déguisement. Il ne fait guère de doute que René Reouven s’est abreuvé aux mémoires des agents de la Sûreté ainsi qu’à la presse populaire pour donner vie à ses personnages.
Il n’en reste pas moins que l’intrigue est assez complexe puisque l’auteur a cherché à lier entre elles des affaires n’ayant aucun rapport. Enfin, c’est ce qu’on a toujours pensé, allez savoir où se cache la vérité… peut-être dans les sous-sols du Panthéon, certaines nuits d’octobre…

Voyage au centre du mystère
René Reouven
Denoël (Sueurs froides), 1995
272 pages – 95 Fr
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