Il est des faits divers qui n’ont pas eu un énorme retentissement médiatique mais qui en disent long sur notre société. Les abandonnés de l’île Saint-Paul s’intéresse à l’un d’entre eux. En mars 1930, sept employés de la société « La Langouste française » sont laissés sur la désertique île Saint-Paul à trois mille kilomètres au sud de la Réunion. Ce sont six hommes et une femme enceinte, six Bretons et un Malgache. Ils doivent garder et entretenir les installations qui permettent la mise en conserve des langoustes. Ils ont accepté car on leur a promis qu’ils seraient bien payés et ravitaillés deux mois plus tard, trois au pire. Mais trois mois passent, quatre, cinq, six, sept… « La Langouste française » ne se soucie absolument pas des sept ouvriers qui attendent sur l’île.
Malgré la naissance du bébé, ils sont de moins en moins nombreux sur l’île Saint-Paul. Sur ce caillou du bout du monde, les conditions de vie sont très rudes à la mauvaise saison et ils n’ont rien pour se soigner. La plume de Valentine Imhof se fait romanesque quand elle écrit le calvaire de ces hommes et de cette femme abandonnés du monde. Malades et désespérés, ils se voient mourir les uns après les autres dans un univers très hostile. L’émotion et la douleur affleurent.
Puis vient le temps du retour… car oui, un bateau est enfin arrivé. Mais les trois survivants de l’île, épuisés et très perturbés doivent cependant travailler pendant toute la saison de pêche : on ne va quand même pas les nourrir à ne rien faire…
Ils sont donc trois à rentrer, dont la femme sans son bébé. Les journaux s’emparent alors de leur histoire. Pas tous les journaux et pas dans tous les détails. Ils privilégient les aspects aventureux et morbides de ce séjour forcé en enfer. Les patrons sont certes montrés du doigt, mais ce n’est pas ce qui préoccupe le plus la presse. Sauf L’Humanité qui voit dans cet épisode un excellent moyen de conspuer les capitalistes qui n’ont aucun scrupule à exploiter les ouvriers jusqu’à ce que mort s’ensuive. Le journal du Parti Communiste dénonce aussi les ravages du colonialisme, à travers l’exploitation des Malgaches comme main d’oeuvre bon marché. L’épisode du retour prend place au moment de l’exposition coloniale internationale de 1931 qui vante les bienfaits du colonialisme. L’Humanité semble bien seul à protester contre le sort réservé aux ouvriers bretons et aux indigènes exploités.
La seconde partie est donc plus factuelle. Elle s’appuie sur les journaux de l’époque, exactement comme je le fais dans mes récits. Valentine Imhof ne se défend pas de juger les prises de position des uns et des autres. Elle imagine aussi, en romancière qu’elle est. Par exemple ce qu’a pu penser un des survivants au cours du procès, un procès « pièce de théâtre » comme ils l’étaient à l’époque, bien rodés avec des intermèdes humoristiques qui ont dû dérouter ceux qui ont failli laisser leur peau là-bas, sur l’île Saint-Paul.
Valentine Imhof tire donc le meilleur de la presse pour rentrer dans le cahier des charges de la collection qui demande des textes courts. Elle a choisi un fait divers relativement oublié qui met en lumière la France d’il y a un siècle, c’est-à-dire hier, où la vie des plus pauvres était chose négligeable en regard de l’enrichissement de certains.

Les abandonnés de l’île Saint-Paul
Valentine Imhof
L’Aube (L’affaire qui), 2026
128 pages – 11, 90 €
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